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Randevoo - Episode 27

Randevoo - Episode 27

December 20, 2020

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35. Tendre est la nuit

Depuis que j’ai décidé d’en finir avec la nuit, je sors tous les soirs ; il faut bien faire ses adieux. Cela commence à se savoir que je suis seul. Un célibataire omnisexuel de mon âge, à Paris, en 1995, est aussi difficile à trouver qu’un SDF au Palace Hôtel de Gstaad. Les gens n’ont pas conscience que je suis mort de chagrin, car j’ai toujours été assez maigre, même quand j’allais bien. Je me promène un peu partout, le désespoir en bandoulière. Ce soir, une fois de plus, Alice m’a annoncé qu’elle n’en pouvait plus de mentir à son mari et qu’elle me quittait. Elle me laisse en général tomber le vendredi soir pour ne pas culpabiliser le week-end, puis elle me rappelle le lundi après-midi. J’ai donc téléphoné à Jean-Georges pour lui demander s’il voulait que j’apporte du vin pour son dîner, ou quelque chose pour le dessert.

J’ai décidé de tromper Alice avec sa meilleure amie. Julie ne s’est pas fait prier pour m’accompagner à ce dîner : je lui ai dit que j’allais très très mal et j’ai remarqué qu’aucune femme ne résiste quand le mec de sa meilleure amie lui dit qu’il va très très mal. Cela doit ranimer en elles le sens du devoir, l’infirmière dévouée, la Petite Sœur des Pauvres qui sommeille.

Julie est très sexy, c’est son principal problème. Elle se plaint sans cesse de ce que les garçons ne tombent pas amoureux d’elle. Il est exact qu’ils ont une fâcheuse tendance à vouloir d’abord la basculer n’importe où pour effectuer sur elle une palpation mammaire, voire globale. Ils ne la respectent pas beaucoup mais c’est aussi sa faute – aucune loi ne la contraint à porter toujours des tee-shirts taille huit ans s’arrêtant au-dessus de son nombril percé d’un anneau doré.

— Tu sais, si tu ne cédais pas tout de suite, ils tomberaient amoureux. Les mecs, c’est comme les poivrons. Il faut les faire mariner.

— Tu veux dire que tu me conseilles de faire aux mecs ce qu’Alice te fait ?

Pas si sosotte, la Julie.

— Euh… À la réflexion, non. Sois gentille avec les garçons, il vaut mieux avoir pitié d’eux, ce sont des créatures fragiles.

Jean-Georges a bien fait les choses. Des âmes sereines conversent chez lui en harmonie. L’agressivité est bannie de son domicile, qui regorge pourtant d’artistes célèbres. Des acteurs, des cinéastes, des couturiers, des peintres, et même des artistes qui ne savent pas encore qu’ils en sont. J’ai remarqué que plus les gens sont doués, et plus ils sont gentils. Ce principe est absolu. Avec Julie, nous nous sommes assis sur un sofa pour manger des canapés, et non l’inverse.

— Tu le connais depuis longtemps, ce Jean-Georges ? me demande-t-elle.

— Depuis toujours. Il ne faut pas se fier aux apparences : ce soir il ne va presque pas venir me parler, et pourtant c’est mon meilleur copain, enfin, une des seules personnes de mon sexe dont je supporte la compagnie. Nous sommes comme deux pédés qui ne coucheraient pas ensemble.

— Alors, susurre-elle en se redressant, ce qui exhibe sous mon nez ses deux globes de chair, tu me dis ce qui ne va pas ?

— Alice m’a quitté, ma femme aussi, et ma grand-mère est morte. Je ne savais pas qu’on pouvait se retrouver aussi seul.

Tout en me lamentant, je progresse vers elle sur le divan. Séduire dans une fête consiste essentiellement à réduire les distances. Il faut parvenir à gagner du terrain, centimètre par centimètre, sans que cela se remarque trop. Si vous voyez une fille qui vous plaît, il faut s’en approcher (à 2 mètres). Si elle vous plaît toujours à cette distance, vous vous mettez à lui parler (à 1 mètre). Si elle sourit à vos balivernes, vous l’invitez à danser ou à boire un verre (à 50 centimètres). Vous vous asseyez ensuite à ses côtés (à 30 centimètres). Dès que ses yeux brilleront il faudra soigneusement ranger une mèche de ses cheveux derrière son oreille (à 15 centimètres). Si elle se laisse recoiffer, parlez-lui d’un peu plus près (à 8 centimètres). Si elle respire plus fort,

collez vos lèvres sur les siennes (à 0 centimètre). Le but de toute cette stratégie est évidemment d’obtenir une distance négative due à la pénétration d’un corps étranger à l’intérieur de cette personne (à environ moins 12 centimètres en moyenne nationale).

— Je suis malheureux comme la pierre, reprends-je donc en réduisant l’écart qui me sépare de l’irréparable. Non, plus malheureux qu’une pierre, car personne ne quitte une pierre, et que les pierres ne meurent pas.

— Mouais, c’est dur… Tu flippes, quoi.

Je commence à me demander ce qu’Alice lui trouve, à cette ravissante idiote. On a dû mal me renseigner. Ce ne peut pas être sa meilleure amie. Je continue néanmoins mon numéro.

— Enfin… Il n’y a pas d’écrivain heureux… Je n’ai que ce que je mérite.

— Ah bon ? Pourquoi ? Tu écris des livres ? Je croyais que tu organisais des fêtes ?

— Euh… Oui, c’est vrai, mais j’ai publié, ma foi, bon an mal an, quelques textes de-ci, de-là, cahin-caha, dis-je en regardant mes ongles. Voyage au Bout du N’importe Quoi, tu en as peut-être entendu parler ?

— Euh…

— Eh bien, c’est de moi. Je suis aussi l’auteur de L’Insoutenable Inutilité de l’Être et je prépare en ce moment Les Souffrances du jeune Marronnier…

— Elle est quand ta prochaine fête ? Tu m’enverras une invitation, hein ?

Certaines filles ont un tel regard de vache que vous avez soudain l’impression d’être un train de campagne. Mais il faut que je me force, si je sors avec elle Alice en crèvera, il faut tenir, coûte que coûte.

— Julie, tu sais, le principal intérêt du divorce, c’est qu’il permet de se laver les mains sans accrocher du savon au doigt…

— Ah oui ? Pourquoi ?

— Ben, à cause de l’alliance.

— Ah… d’accord… T’es un marrant, toi.

— Tu as un fiancé en ce moment ?

— Non. Enfin, oui, plusieurs. Mais aucun de sérieux.

— Oui, comme moi.

— Mais non, toi tu es amoureux d’Alice.

— Oui, oui, mais c’est plus compliqué que ça. Je pense que mon problème, c’est que je tombe amoureux, mais n’arrive pas à le rester.

À cet instant précis, je me situe à une distance millimétrique de sa bouche « ourlée ». Je me demande s’il n’y a pas un peu de collagène dans sa lèvre supérieure. Je suis sur le point de conclure lorsqu’elle tourne le visage et me tend la joue. Veste.

Suffit. Assez de salades. Je me lève et l’abandonne sur son sofa. Pauvre créature, je comprends pourquoi les mecs la traitent comme un rasoir Bic. De toute façon, même si je sautais cette nana devant toi, Alice, tu t’en ficherais complètement (au contraire : ça t’exciterait). Je n’aime que toi, il va bien falloir que tu l’admettes, même si tu ne veux rien changer à ta vie. Il y a dans ta ville un mec qui t’aime et qui souffre, que tu le veuilles ou non. Te répéter cela sera ma meilleure façon de te faire céder. Je serai ton amant patient, torture calme, tentation immobile. Appelle-moi Tantale.

Quelques heures plus tard, tandis que je feuilletais une vieille édition de poche de Tendre est la nuit sur le carrelage de la cuisine, Julie flirtait avec un père et son fils, déclenchant une belle baston familiale. Je me pris encore une sacrée cuite ce week-end-là. Nous ne sommes pas sortis de chez Jean-Georges pendant trois jours. Uniquement nourris de Chipsters et de Four Roses. Nous n’avons écouté qu’un seul disque : Rubber Soul des Beatles. À un moment, il me semble bien que Julien a composé une chanson au piano. Moi, je ne me relevais toutes les trois heures que pour me remettre à boire, car, on a beau dire, le meilleur moyen de ne pas regretter quelque chose reste de l’oublier.

Randevoo - Episode 26

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March 13, 2020

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34.
La théorie de l’éternel retour

Quand je les informe de ma rupture, mes parents (divorcés en 1972) tentent de me raisonner. « Tu es sûr ? » « Ce n’est pas rattrapable ? » « Réfléchis bien… » La psychanalyse a eu une influence considérable dans les années soixante ; cela explique sans doute pourquoi mes parents sont persuadés que tout est de leur faute. Ils sont beaucoup plus inquiets que moi : du coup je ne leur mentionne même pas Alice. Une catastrophe à la fois, c’est suffisant. Je leur explique calmement que l’amour dure trois ans. Ils protestent, chacun à leur façon, mais ne sont guère convaincants. Le leur n’a pas duré tellement plus longtemps. Je suis époustouflé de les sentir revivre leur histoire à travers la mienne. Je n’en reviens pas que mes parents aient autant espéré, pensé, et finalement cru que je serais différent d’eux.

Nous sommes sur Terre pour revivre les mêmes événements que nos parents, dans le même ordre, comme eux ont commis les mêmes erreurs que leurs parents à eux, et ainsi de suite. Mais ce n’est pas grave. Ce qui est bien pire, c’est quand, soi-même, on refait les mêmes conneries continuellement. Or c’est mon cas.

Je retombe dans la même ornière, tous les trois ans. Sans cesse je revis un perpétuel déjà-vu. Ma vie radote. Je dois être programmé en boucle, comme un compact-disc quand on enfonce la touche « Repeat ». (J’aime bien me comparer à des machines, car les machines sont faciles à réparer.) Ce n’est pas du comique de répétition, mais un cauchemar bien réel : imaginez une montagne russe atroce avec des loopings écœurants et des chutes vertigineuses. Vous vous laissez embarquer une fois et cela vous suffit. Vous descendez du manège en vous écriant : « Ouh lala ! J’ai failli vomir ma barbapapa trois fois, on ne m’y reprendra plus ! » Eh bien moi, on m’y reprend. Je suis abonné au Toboggan Infernal. Le Space Mountain, c’est ma maison.

 

Je viens enfin de comprendre la phrase de Camus : « Il faut imaginer Sisyphe heureux. »

Il voulait dire qu’on répète toute sa vie les mêmes bêtises mais que c’est peut-être cela, le bonheur. Il va falloir que je m’accroche à cette idée. Aimer mon malheur car il est fertile en rebondissements.

Un rêve. Je pousse mon rocher boulevard Saint-Germain. Je le gare en double file. Un agent de police me demande de circuler sinon il verbalisera mon rocher. Je suis obligé de le déplacer et tout d’un coup il m’échappe, il se met à descendre la rue Saint-Benoît en roulant de plus en plus vite. J’en ai perdu tout contrôle : il faut dire qu’il pèse tout de même six tonnes, ce bloc de granit. Arrivé au coin de la rue Jacob, il emplafonne une petite voiture de sport. Ouille ! Le capot, la portière et le minet qui conduisait sont écrabouillés. Je dois remplir le constat avec sa veuve sexy en larmes. Je lui mords l’épaule. À la ligne « immatriculation », j’inscris : « S.I.S.Y.P.H.E. » (modèle d’occasion). Et je remonte la rue Bonaparte en poussant mon rocher, suant sang et eau, centimètre par centimètre, pour enfin le laisser au parking Saint-Germain-des-Prés. Demain, le même cirque recommence. Et il faudrait m’imaginer heureux.

Randevoo - Episode 25

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November 2, 2019

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33. L’impossible dé-cristallisation

Il faudrait tout de même que je vous raconte comment je suis mort. Vous vous souvenez de La Fureur de vivre avec James Dean ? Dans ce film, une bande de jeunes crétins s’amuse à foncer tout droit en voiture vers un précipice. Ils appellent cela le « chicken run » (la « course des dégonflés »). Leur jeu consiste à freiner le plus tard possible. Celui qui freine en dernier est le plus viril du groupe. Disons que la grosseur de son kiki est proportionnelle au laps de temps qu’il va laisser s’écouler avant de freiner. Evidemment, ça ne loupe pas, l’un des idiots termine sa course en bas de la falaise, dans une Chevrolet transformée en compression de César. Eh bien, Alice et moi, plus nous avancions dans notre aventure, plus nous nous apercevions que nous étions comme ces rebelles sans cause. Nous accélérions vers un précipice, pied au plancher. Je ne savais pas encore que c’était moi le crétin qui freinerait trop tard.

Quand on mène une double vie, la règle de base, c’est de ne pas tomber amoureux. On se voit en secret, pour le plaisir, pour l’évasion, pour le frisson. On se croit héroïque à peu de frais. Mais jamais de sentiments là-dedans ! Il ne faut pas tout mélanger. On finirait par confondre le plaisir avec l’amour. On risquerait d’avoir du mal à s’y retrouver.

Si Alice et moi sommes tombés dans ce piège, c’est pour une simple raison : faire l’amour est tellement plus agréable quand on est amoureux. Cela donne aux femmes l’impression que les préliminaires durent plus longtemps, et aux hommes l’impression qu’ils passent plus vite. C’est cela qui nous a perdus. Nous avions des goûts de luxe.

Nous avons joué la comédie du romantisme, uniquement pour jouir plus fort. Et nous avons fini par y croire. Rien de plus efficace que la méthode Coué en amour : quel dommage qu’elle ne fonctionne que dans un seul sens. Une fois qu’on a cristallisé, il est trop tard pour revenir en arrière. On pensait jouer, et c’était vrai, mais on jouait avec le feu. On flottait déjà dans le vide du précipice, comme ces personnages de dessins animés qui regardent le spectateur, puis le vide sous leurs pieds, puis de nouveau le spectateur, avant de chuter définitivement. « That’s all folks ! »

Je me souviens que, quand Anne et moi étions séparés, quelles que soient les fêtes où je mettais les pieds, je ne rencontrais plus que des gens qui me demandaient d’un air faux où était Anne, que devenait Anne, pourquoi elle était pas là Anne, et comment elle allait Anne en ce moment ? Je leur répondais, au choix :

— Elle bosse tard en ce moment.

— Ah bon ? Elle n’est pas là ? Justement je la cherchais, j’ai rendez-vous avec ma femme.

— Entre nous, elle a bien fait de ne pas venir dans cette soirée de merde : j’aurais dû l’écouter, elle a un sixième sens pour détecter les mauvais plans, ah, pardon, c’est toi qui organises…

— Anne ? On est en procédure de divorce ! Ha ha ! Je plaisante.

— Elle bosse vraiment trop en ce moment.

— Tout va bien : j’ai la permission de minuit.

— Partie en séminaire de travail avec l’équipe de football du Congo.

— Anne ? Anne comment ? Marronnier ? Quelle coïncidence, une fille qui porte le même nom que moi !

— Anne est à l’hôpital… Un accident atroce… Entre deux hurlements de douleur insoutenables, elle m’a supplié de rester avec elle, mais je ne voulais pas louper cette sympathique soirée. Exquis, ces œufs de saumon vous ne trouvez pas ?

— D’un autre côté, avec ce qu’elle bosse, je vais bientôt être bourré de fric.

— Le mariage est une institution qui n’est pas au point.

— Où est Alice ?

— Où est Alice ? Vous connaissez Alice ? Vous n’auriez pas vu Alice ? Vous croyez qu’Alice va venir ?

 

En revanche, chaque fois que j’entendais le mot « Alice » prononcé quelque part, c’était comme un coup de poignard.

— Chers amis, auriez-vous l’obligeance de ne plus prononcer ce prénom en ma présence, s’il vous plaît ?

Merci d’avance,

Moi.

Le paradis, c’est les autres, mais il ne faut pas en abuser. J’entendais de plus en plus de médisances sur Anne et moi. Bien sûr, je faisais une croix sur celles qui couraient sur mon propre compte : elles avaient toujours couru déjà bien avant que d’être vraies. Je n’avais jamais été dupe de la jalousie mondaine et de la superficialité des noctambules, mais là, s’attaquer à Anne, j’en fus presque dégoûté. Moi, si je sortais le soir, c’était pour ralentir ma vie, parce que je ne supportais pas que l’existence puisse s’arrêter à huit heures du soir. Je voulais voler des heures d’existence aux couche-tôt. Mais cette fois, c’en était trop. Je ne sortirais plus. Je réalisais que je haïssais tous ces gens qui se nourrissaient de mon malheur. Moi aussi, j’avais été comme eux, un charognard. Mais ça suffisait : ils ne me faisaient plus rire. Cette fois, je voulais saisir ma chance, autant que possible. Ils devraient se passer de moi. Je démissionnai des magazines où j’écrivais des chroniques mondaines.

Adieu, mes faux amis du Tout-Paris, vous ne me manquerez pas. Poursuivez sans moi votre lente putréfaction, je ne vous en veux pas, au contraire, je vous plains. Le voilà, le grand drame de notre société : même les riches ne font plus envie. Ils sont gros, moches et vulgaires, leurs femmes sont liftées, ils vont en prison, leurs enfants se droguent, ils ont des goûts de ploucs, ils posent pour Gala. 

Les riches d’aujourd’hui ont oublié que l’argent est un moyen, non une fin. Ils ne savent plus quoi en faire. Au moins, quand on est pauvre, on peut se dire qu’avec du fric tout s’arrangerait. Mais quand on est riche, on ne peut pas se dire qu’avec une nouvelle baraque dans le Midi, une autre voiture de sport, une paire de pompes à douze mille balles ou un mannequin supplémentaire, tout s’arrangerait. Quand on est riche, on n’a plus d’excuses. C’est pour ça que tous les milliardaires sont sous Prozac : parce qu’ils ne font plus rêver personne, pas même eux.

Écrire sur la nuit était un cercle vicieux dont j’étais prisonnier. Je me bourrais la gueule pour raconter la dernière fois où je m’étais bourré la gueule. C’est fini, affrontons désormais le jour. Voyons voir, quels articles de journaux pourrait bien écrire un parasite au chômage ? Imaginez le comte Dracula en plein jour : quel métier ferait-il ? En quoi se recyclent les sangsues ?

Et c’est ainsi que je suis devenu critique littéraire.

Randevoo - Episode 24

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August 16, 2019

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32.
Je sais pas

Il y eut beaucoup de rendez-vous clandestins place Dauphine. Beaucoup de dîners planqués chez Paul ou au Delfino. D’innombrables heures volées aux après-midi à l’hôtel Henri-IV. À force, le réceptionniste nous connaissait si bien qu’il nous épargnait son sourire complice et la question fatidique : « Pas de bagages, Messieurs-Dames ? » car notre chambre était réservée au mois. La chambre 32. Elle sentait l’amour quand nous la quittions.

Entre les orgasmes, je ne pouvais m’empêcher de l’interroger.

— Bon sang, Alice, je t’aime de la plante des pieds jusqu’à la pointe des cheveux. Où est-ce qu’on va comme ça ?

— Je sais pas.

— Tu crois que tu vas le quitter, Antoine ?

— Je sais pas.

— Tu veux qu’on vive ensemble ?

— Je sais pas.

— Tu préfères qu’on reste amants ?

— Je sais pas.

— Mais qu’est-ce qu’on va devenir bordel ?

— Je sais pas.

 Pourquoi tu dis tout le temps « Je sais pas » ?

— Je sais pas.

 

J’étais trop rationnel. « Je sais pas » était une phrase que j’allais entendre souvent, je sentais que j’avais plutôt intérêt à m’y habituer.

Pourtant il m’arrivait de perdre tout sang-froid :

— Quitte-le ! QUITTE-LE !

— Arrête ! ARRÊTE DE ME LE DEMANDER !

— Divorce comme moi, MERDE !

— Jamais de la vie. Tu me fais trop peur, je te l’ai toujours dit. Notre amour est beau car il est impossible, tu le sais très bien. Le jour où je serai disponible, tu ne seras plus amoureux de moi.

— FAUX ! FAUX ! ARCHI-FAUX !

Mais au fond de moi-même, je craignais qu’elle ne dise vrai. J’étais fou d’elle parce qu’elle m’échappait. Les sourds et les malentendants dialoguaient mieux que nous.

Randevoo - Episode 23

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June 25, 2019

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31.
L’amant divorcé

Aujourd’hui j’évite la place Dauphine, sauf quand je suis suffisamment cassé pour l’affronter, comme ce soir par exemple, où je suis assis sur notre banc, par pur masochisme. Le Pont-Neuf est éclairé par les bateaux-mouches. Nous avons presque été amants du Pont-Neuf, à quelques mètres près. J’ai froid et je t’attends. Six mois se sont écoulés depuis notre premier baiser ici, mais j’ai toujours rendez-vous avec toi. Jamais je n’aurais pensé pouvoir finir dans un tel état. Il doit y avoir un châtiment là-dessous, je dois expier quelque chose, c’est ça, sinon je ne vois pas pourquoi on m’infligerait pareilles épreuves. Je sanglote au réveil, je pleurniche quand je me couche, et, entre les deux, je m’apitoie. Je voulais être Laclos et je me retrouve en plein Musset. L’amour est incompréhensible.

Quand on le voit chez les autres on est incapable de le comprendre, et encore moins quand il vous arrive. À vingt ans j’étais encore capable de contrôler mes émotions mais aujourd’hui je ne décide plus de rien. Ce qui me peine le plus, c’est de voir à quel point mon amour pour Alice a remplacé celui que j’éprouvais pour Anne, comme si les deux histoires étaient des vases communicants. Je suis horrifié d’avoir si peu hésité. Il n’y aura pas eu de vaudeville, pas de dilemme entre la « légitime » et l’amante, simplement un être qui prend la place d’un autre, en douceur, sans faire de scandale, comme si on entrait dans mon cerveau sur la pointe des pieds. Ne peut-on pas aimer quelqu’un au détriment de personne ? C’est certainement ce crime que je paye maintenant… Oui, c’est étrange, je suis place Dauphine et pourtant c’est à toi, Anne, mon ex-femme, que je pense…

Peut-être, Anne, peut-être un jour, plus tard, beaucoup plus tard, nous croiserons-nous dans un lieu éclairé ; avec du monde autour, avec des arbres, un rayon de soleil, je ne sais pas moi, des oiseaux qui chanteront comme le jour de notre mariage, et au milieu du brouhaha nous nous reconnaîtrons et songerons avec nostalgie au temps passé, celui de nos vingt ans, celui de nos premiers espoirs, celui des grandes déceptions, le temps où nous avons rêvé, où nous avons embrassé le Ciel, avant qu’il ne nous tombe sur la tête, parce que ce temps-là, Anne, ce temps-là nous appartient et que personne ne pourra jamais nous le voler. On l’appelle : Adolescence.

Randevoo - Episode 22

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29.
Régime dépressif

Être seul est devenu une maladie honteuse. Pourquoi tout le monde fuit-il la solitude ? Parce qu’elle oblige à penser. De nos jours, Descartes n’écrirait plus : « Je pense donc je suis. » Il dirait : « Je suis seul donc je pense. » Personne ne veut la solitude, car elle laisse trop de temps pour réfléchir. Or plus on pense, plus on est intelligent, donc plus on est triste.

Je pense que rien n’existe. Je ne crois plus en rien. Je ne me sers à rien. Ma vie ne m’est d’aucune utilité. Qu’y a-t-il ce soir sur le câble ?

Seule bonne nouvelle : le malheur fait maigrir. Personne ne mentionne ce régime-là, qui est pourtant le plus efficace de tous. La Dépression Amincissante. Vous pesez quelques kilos de trop ? Divorcez, tombez amoureux de quelqu’un qui ne vous aime pas, vivez seul et ressassez votre tristesse à longueur de journée. Votre surcharge pondérale aura tôt fait de disparaître comme neige au soleil. Vous retrouverez un corps svelte, dont vous pourrez profiter – si vous en réchappez.

Quel dommage que je sois amoureux, je ne peux même pas profiter de mon célibat nouveau. Quand j’étais étudiant, j’adorais être seul. Je trouvais que toutes les femmes étaient belles. « Il n’y a pas de femmes moches, il n’y a que des verres de vodka trop 

etits », avais-je coutume de répéter. Ce n’étaient pas seulement des propos d’alcoolique en herbe, je le pensais vraiment. « Toutes les femmes ont quelque chose, il suffit d’un silence amusé, d’un soupir distrait, d’une cheville qui frétille, d’une mèche de cheveux rebelle. Même le pire boudin recèle un trésor caché. Même Mimie Mathy, si ça se trouve, elle fait des trucs spéciaux ! » Alors j’éclatais de mon rire sonore, celui que j’utilise pour ponctuer mes propres blagues, celui d’avant que je ne découvre la vraie solitude.

Désormais, quand j’ai bu des alcools délayés, je marmonne seul, comme un clochard. Je vais me branler dans une cabine de projections vidéo, 88 rue Saint-Denis. Je zappe entre 124 films pornos. Un mec suce un Noir de 30 cm. Zap. Une fille attachée reçoit de la cire sur la langue et des décharges électriques sur sa chatte rasée. Zap. Une fausse blonde siliconée avale une bonne gorgée de sperme. Zap. Un mec cagoulé perce les tétons d’une Hollandaise qui hurle « Yes, Master ». Zap. Une jeune amatrice inexpérimentée se fait enfoncer un godemiché dans l’anus et un dans le vagin. Zap. Triple éjac faciale sur deux lesbiennes avec pinces à linge sur les seins et le clitoris. Zap. Une obèse enceinte. Zap. Double fist-fucking. Zap. Pipi dans la bouche d’une Thaïlandaise encordée. Zap. Merde, je n’ai plus de pièces de 10 francs et je n’ai pas joui, trop ivre pour y arriver. Je parle tout haut dans le sex-shop en faisant des moulinets avec les bras. J’achète une bouteille de 

poppers. Je voudrais être copain avec ces ivrognes de la rue Saint-Denis qui crient en titubant que les plus belles femmes du monde étaient à leurs pieds, dans le temps. Mais ceux-ci ne m’acceptent pas dans leur confrérie : ils ont plutôt envie de me casser la gueule, histoire de m’apprendre ce que c’est que de souffrir pour de vraies raisons. Alors je rentre chez moi en rampant, le visage inondé de poppers renversé,

puant des pieds de la gueule, cela fait des années que je n’ai pas été aussi saoul, avec une atroce envie de dégueuler et de chier en même temps, impossible de faire les deux à la fois, il va falloir choisir. Je choisis d’évacuer d’abord ma diarrhée, assis sur les WC, un coulis infect éclabousse la faïence en schlinguant, mais soudain l’envie de gerber est trop forte, je me retourne pour vomir une bile acide qui m’arrache la gueule dans la cuvette, à quatre pattes cul nu dans l’odeur de désinfectant, et voici que la chiasse me reprend à toute force et je finis par projeter un litre de merde liquide pestilentielle sur la porte en chialant et en appelant ma mère. 

 

30.
Correspondance (II)

La troisième lettre fut la bonne. Merci la Poste ; le téléphone, le fax ou Internet ne surpasseront jamais en beauté romanesque le bon vieux danger de la liaison épistolaire.

 

« Chère Alice,

Je t’attendrai tous les soirs à sept heures, sur un banc, place Dauphine. Viens ou ne viens pas, mais j’y serai, tous les soirs, dès ce soir.

Marc. »

 

Je t’ai attendue lundi, sous la pluie. Je t’ai attendue mardi, sous la pluie. Mercredi il n’a pas plu, tu es venue. (On dirait une chanson d’Yves Duteil.)

— Tu es venue ?

— Oui, on dirait.

— Pourquoi tu n’es pas venue lundi et mardi ?

— Il pleuvait…

— Je ne sais pas ce qui me retient de… t’offrir un téléphone portable.

Tu as souri. Fantômette cachée derrière une chevelure annonciatrice de plaisirs abscons. Manga au visage clair avec des lèvres qui me souriaient sans peser le pour et le contre. J’ai pris ta main comme un objet précieux. Puis il y a eu un silence gêné de circonstance, que j’ai voulu briser :

— Alice, je crois que c’est grave…

Mais tu m’en as empêché :

— Chut…

Puis tu t’es penchée pour m’embrasser les lèvres. Pas possible, je ne rêvais pas ? Quelque chose d’aussi délicat pouvait encore m’arriver ? J’ai voulu parler à nouveau :

— Alice, il est encore temps de reculer, vite, parce qu’après, il sera trop tard et moi, je vais t’aimer très fort, et tu ne me connais pas, je deviens très pénible 

le pour et le contre. J’ai pris ta main comme un objet précieux. Puis il y a eu un silence gêné de circonstance, que j’ai voulu briser :

— Alice, je crois que c’est grave…

Mais tu m’en as empêché :

— Chut…

Puis tu t’es penchée pour m’embrasser les lèvres. Pas possible, je ne rêvais pas ? Quelque chose d’aussi délicat pouvait encore m’arriver ? J’ai voulu parler à nouveau :

— Alice, il est encore temps de reculer, vite, parce qu’après, il sera trop tard et moi, je vais t’aimer très fort, et tu ne me connais pas, je deviens très pénible dans ces cas-là…

Mais cette fois c’est ta langue qui m’a interrompu et tous les violons de tous les plus beaux films d’amour crachent un misérable grincement à côté de la symphonie qui résonna dans ma tête.

Et si vous me trouvez ridicule, je vous emmerde.

 

Randevoo - Episode 21

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April 5, 2019

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27.
Correspondance (I)

Première lettre à Alice :

 

« Chère Alice,

Tu es merveilleuse. Je ne vois pas pourquoi, sous prétexte que tu t’appelles Alice, personne ne pourrait te dire que tu es une merveille.

J’ai la tête qui tourne. On devrait interdire aux femmes comme toi de se rendre aux enterrements de mes grand-mères. Pardon pour ce petit mot. C’était ma seule chance de rester près de toi ce week-end,

Marc. »

 

Aucune réponse.

Seconde lettre à Alice :

 

« Alice,

Dis donc, tu ne serais pas la femme de ma vie, toi, tout de même ?

Tu dis que tu as peur. Et moi, alors, qu’est-ce que je devrais dire ? Tu crois que je joue alors que je n’ai jamais été plus sérieux.

Je ne sais pas quoi faire. Je voudrais te voir mais je sais qu’il ne faut pas. Hier soir j’ai accompli mon devoir conjugal en pensant à toi. C’est ignoble. Tu as dérangé ma vie, je ne veux pas déranger la tienne. Ceci sera ma dernière lettre mais je ne t’oublierai pas tout de suite.

Marc. »

Post-scriptum : « Quand on ment, qu’on dit à une femme qu’on l’aime, on peut croire qu’on ment, mais quelque chose nous a poussé à le lui dire, par conséquent c’est vrai. » (Raymond Radiguet)

 

Aucune réponse. Ce ne fut pas ma dernière lettre.

 

 

28.
Le fond du gouffre

Salut, c’est encore moi, le mort-vivant des beaux quartiers.

J’aurais aimé n’être que mélancolique, c’est élégant ; au lieu de quoi je balance entre liquéfaction et déliquescence. Je suis un zombie qui hurle à la mort d’être toujours en vie. Le seul remède contre ma migraine serait un Aspégic 1000 mais je ne peux pas en prendre car j’ai trop mal à l’estomac. Si seulement je touchais le fond ! Mais non. Je descends, toujours plus bas, et il n’y a pas de fond pour rebondir.

Je traverse la ville de part en part. Je viens regarder l’immeuble où tu vis avec Antoine. Je croyais t’avoir draguée par jeu, et voici que je me retrouve errant devant ta porte, le souffle coupé. L’amour est source de problèmes respiratoires.

Les lumières de votre appartement sont allumées. Peut-être dînes-tu, ou regardes-tu la télé, ou écoutes-tu de la musique en pensant à moi, ou sans penser à moi, ou alors peut-être que tu… que vous… Non, pitié, dis-moi que tu ne fais pas ça. Je saigne debout dans ta rue, devant chez toi, mais il n’y a pas de sang qui sort, c’est une hémorragie interne, une noyade en plein air. Les passants me dévisagent ; mais qui est ce type qui vient tous les jours contempler la façade de cet immeuble ? Y aurait-il un magnifique détail architectural qui nous aurait échappé ? Ou bien ce jeune mal rasé, aux cheveux ébouriffés, serait-il un nouveau SDF ? « Chérie, regarde : il y a des SDF en veste Agnès B, dans notre quartier. » « Tais-toi imbécile, tu vois bien que c’est un dealer de jeunes ! »

Le mai le si laid mois de mai. Avec ses ponts qui n’en finissent pas : Fête du Travail, Anniversaire du 8 mai 1945, Ascension, Pentecôte. Les longs week-ends sans Alice s’additionnent. Terrible privation organisée par l’État et la religion catholique, comme pour me punir de leur avoir désobéi à tous les deux. Stage intensif de souffrance.

Rien ne m’intéresse plus à part Alice. Elle prend toute la place. Aller au cinéma, manger, écrire, lire, dormir, danser la techno, travailler, toutes ces occupations qui constituaient ma vie d’abruti à quatre patates par mois sont désormais sans saveur. Alice a décoloré l’univers. Tout d’un coup j’ai 16 ans. J’ai même acheté son parfum pour le respirer en pensant à elle, mais ce n’était plus son odeur adorable de peau amoureuse brune endormie longues jambes ravissante minceur aux cheveux de sirène alanguie. On n’enferme pas tout cela dans un flacon.

Au XXe siècle, l’amour est un téléphone qui ne sonne pas. Après-midi entiers à guetter chaque bruit de pas dans l’escalier, comme autant de fausses joies absurdes puisque tu as annulé le rendez-vous vers midi, précipitamment, sur notre messagerie secrète. Encore une histoire d’adultère qui a mal tourné ? Eh oui, ce n’est pas très original, désolé ; je n’y peux rien si c’est tout de même la chose la plus grave qui me soit jamais arrivée. Ceci est le livre d’un enfant gâté, dédié à tous les étourdis trop purs pour vivre heureux. Le livre de ceux qui ont le mauvais rôle et que personne ne plaint. Le livre de ceux qui ne devraient pas souffrir d’une séparation qu’ils ont eux-mêmes provoquée et qui souffrent tout de même, d’une douleur d’autant plus irréparable qu’ils s’en savent les uniques responsables.

Car l’amour ce n’est pas seulement : souffrir ou faire souffrir. Cela peut aussi être les deux.

Randevoo - Episode 20

Randevoo - Episode 20

February 1, 2019

کتاب عشق سه سال طول می‌کشد

26. فصل رابطهٔ جنسی - قسمت دوم

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Notre génération est extrêmement mal éduquée sur le plan sexuel. On croit tout savoir, parce qu’on est bombardé de films hard et que nos parents ont soi-disant fait la révolution sexuelle. Mais tout le monde sait que la révolution sexuelle n’a pas eu lieu.

Sur le sexe comme sur le mariage, rien n’a bougé d’un millimètre depuis un siècle. On approchait l’an 2000 et les mœurs étaient les mêmes qu’au XIXe – et plutôt moins modernes qu’au XVIIIe. Les mecs étaient machos, maladroits, timides, et les filles étaient pudiques, mal à l’aise, complexées à l’idée de passer pour des nymphomanes. La preuve que notre génération est nulle sexuellement, c’est le succès des émissions qui parlent de cul à la radio et à la télé, et l’infime pourcentage de jeunes qui mettent un préservatif pour faire l’amour. Cela atteste bien qu’ils sont incapables d’en parler normalement. Alors imaginez, si les jeunes sont mauvais, a fortiori, les jeunes bourgeois… Une catastrophe.

lice, elle, n’a pas fréquenté ces cercles pourris. Elle considère le sexe, non comme une obligation, mais comme un jeu dont il convient de découvrir les règles avant, éventuellement, de les modifier. Elle n’a aucun tabou, collectionne les fantasmes, veut tout explorer. Avec elle, j’ai rattrapé trente années de retard. Elle m’a appris à caresser. Les femmes, il faut les effleurer du bout des doigts, les frôler avec la pointe de la langue ; comment aurais-je pu le deviner si personne ne me l’avait dit ? J’ai découvert qu’on pouvait faire l’amour dans un tas d’endroits (un parking, un ascenseur, des toilettes de boîtes de nuit, des toilettes de train, des toilettes d’avion, et même ailleurs que dans les toilettes, dans l’herbe, dans l’eau, au soleil) avec toutes sortes d’accessoires 

(sados, masos, fruits, légumes) et dans toutes sortes de positions (sens dessus dessous, sans dessous dessus, à plusieurs, attaché, attachant, flagellant de Séville, jardinier des Supplices, distributeur de jus de couilles, pompe à essence, avaleuse de serpents, domina démoniaque, 3615 Nibs, gang-bang gratos aux Chandelles). Pour elle, je suis devenu plus qu’hétéro, homo ou bisexuel : je suis devenu omnisexuel. Pourquoi se limiter ?

Je veux bien baiser des animaux, des insectes, des fleurs, des algues, des bibelots, des meubles, des étoiles, tout ce qui voudra bien de nous. Je me suis même trouvé une étonnante capacité à inventer des histoires plus abracadabrantes les unes que les autres rien que pour les lui susurrer dans le creux de 

’oreille pendant l’acte. Un jour, j’en publierai un recueil qui choquera ceux qui me connaissent mal (Nouvelles sous ecstasy). En fait, je suis devenu un authentique obsédé pervers polymorphe, bref, un bon vivant. Je ne vois pas pourquoi seuls les vieillards auraient le droit d’être libidineux.

 

En résumé, si une histoire de cul peut devenir une histoire d’amour, l’inverse est très rare.

Randevoo - Episode 19

Randevoo - Episode 19

January 25, 2019

کتاب عشق سه سال طول می‌کشد

26. فصل رابطهٔ جنسی

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26.
Chapitre très sexe

Il faut bien en venir à l’essentiel, à savoir le sexe. La plupart des bêcheuses de mon milieu sont persuadées que faire l’amour consiste à s’allonger sur le dos avec un abruti en smoking qui s’agite par-dessus, saoul comme une barrique, avant d’éjaculer en leur for intérieur et de se mettre à ronfler. Leur éducation sexuelle s’est faite dans les rallyes snobinards, les clubs privés chic, les discothèques de Saint-Tropez, en compagnie des plus mauvais coups de la terre : les fils-à-papa. Le problème sexuel des fils-à-papa, c’est qu’ils ont été habitués dès leur plus tendre enfance à tout recevoir sans rien donner. Ce n’est même pas une question d’égoïsme (les mecs sont tous égoïstes au lit), c’est juste que personne ne leur a jamais expliqué qu’il y avait une différence entre une fille et une Porsche. (Quand on abîme la fille, papa ne vient pas te gronder.)

Dieu merci, Anne ne faisait pas partie de cet extrême, mais elle n’était pas spécialement portée sur la chose. Notre plus grand délire sexuel eut lieu pendant notre voyage de noces, à Goa, après avoir fumé du datura. Giclage, bourrage, mouillage, spermage. Il nous fallait cette fumée pour nous décoincer sous la mousson épaisse. Mais bon, ce sommet ne fut qu’une exception hallucinée : d’ailleurs j’étais tellement épris pendant ce voyage que je l’ai même laissée me battre au ping-pong, c’est dire si je n’étais pas dans mon état normal. Oui, Anne, je te l’apprends ici même, si tu lis ce livre : pendant notre voyage de noces, j’ai fait exprès de perdre au ping-pong, OK ? ?

 

Le sexe est une loterie : deux personnes peuvent adorer ça séparément, et ne pas prendre leur pied ensemble. On pense que cela peut évoluer, mais ça n’évolue pas. C’est une question d’épiderme, c’est-à-dire une injustice (comme toutes les choses qui ont trait à la peau : le racisme, le délit de faciès, l’acné…).

En outre notre tendresse ne faisait qu’aggraver les choses. En amour la situation devient réellement inquiétante quand on passe du film classé X au babillage. À partir du moment où l’on cesse de dire : « je vais te baiser la bouche, espèce de petite pute » pour dire : « mon gnougnou d’amour chérie mimi trognon fais-moi un guili poutou », il y a lieu de tirer la sonnette d’alarme. On le voit très vite : même les voix muent au bout de quelques mois de vie commune. Le gros macho viril à la voix de stentor se met à parler comme un bambin sur les genoux de sa maman. La vamp fatale au ton rauque devient fillette mielleuse qui confond son mari avec un chaton. Notre amour fut vaincu par des intonations.

Et puis il y a ce monstrueux concept refroidisseur, le plus puissant somnifère jamais inventé : le Devoir Conjugal. Un ou deux jours sans baiser : pas grave, on n’en parle pas. Mais au bout de quatre ou cinq jours, l’angoisse du Devoir devient un sujet de conversation. Une autre semaine sans faire l’amour et tout le monde se demande ce qui se passe, et le plaisir devient une obligation, une corvée, il suffit que tu laisses encore une semaine s’écouler sans rien faire et la pression deviendra insoutenable, tu finiras par te branler dans la salle de bains devant des bédés pornos pour pouvoir bander, ce sera le fiasco garanti, le contraire du désir, voilà, c’est ça le Devoir Conjugal.

 

Randevoo - Episode 18

Randevoo - Episode 18

January 18, 2019

کتاب عشق سه سال طول می‌کشد

25. ممنون ولفگانگ

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25.
Merci Wolfgang

Tromper sa femme n’est pas très méchant en soi, si elle ne l’apprend jamais. Je crois même que beaucoup de maris le font pour se mettre en danger, pour prendre à nouveau des risques, comme quand ils cherchaient à séduire leur épouse. En ce sens, l’adultère est peut-être une déclaration d’amour conjugal. Mais peut-être pas. En tout cas, je crois que j’aurais eu un certain mal à faire avaler cela à Anne.

Je me souviens de notre dernier dîner en tête à tête. Je préférerais ne pas m’en souvenir, mais je m’en souviens quand même. Il paraît que les mauvais moments font les bons souvenirs : j’aimerais tant que cela fût exact. En ce qui me concerne, ils demeurent ancrés en moi à la rubrique « mauvais moments » et je ne parviens pas à en ressentir une quelconque nostalgie. Je souhaiterais être réincarné en magnétoscope VHS pour pouvoir effacer ces images qui me hantent.

Anne m’accablait de reproches, puis s’en voulait de m’accabler de reproches, et c’était encore plus triste. Je lui expliquais que tout était ma faute. Je m’étais fait un film, sinon pourquoi aurais-je coupé mes cheveux si courts pendant nos trois ans de mariage ? Ils étaient longs avant, et voici que je les laissais repousser. J’étais comme Samson : les cheveux courts, je ne valais pas un clou ! En plus, je n’avais jamais osé demander sa main en bonne et due forme à son père. Le mariage n’était donc pas valable. Elle riait gentiment à mes blagues. Je me sentais morveux mais elle souriait tristement comme si elle avait toujours su que cela se terminerait ainsi, dans ce joli restau, sur cette nappe blanche éclairée aux chandelles, à discuter comme de vieux copains. Nous n’avons même pas pleuré à table. On peut s’éloigner à jamais de quelqu’un, faillir à tous ses serments, et rester assis en face d’elle sans en faire tout un plat.

Finalement elle m’annonça qu’elle m’avait trouvé un remplaçant plus célèbre, plus vieux et plus gentil que moi. C’était vrai (je le sus plus tard, le dernier informé évidemment), elle l’avait dégoté sur son lieu de travail. Je ne m’y attendais pas du tout. Je l’ai engueulée.

— Une jeune minette qui se tape des vieux est aussi nulle qu’un vieux type qui se tape des jeunes. C’est trop facile !

— Je préfère un vieux beau rassurant à un jeune moche névrosé, m’a-t-elle répondu.

J’ignore pourquoi je m’étais imaginé qu’Anne resterait veuve éplorée, inconsolable. J’ignore aussi pourquoi cette nouvelle me vexa autant. Enfin, non, je n’ignore pas pourquoi. Je découvrais simplement que j’avais un amour-propre. Petit prétentieux. On se croit irremplaçable, et on est vite remplacé. Qu’est-ce que je m’étais imaginé ? Qu’elle se tuerait ? Qu’elle se laisserait dépérir ? Pendant que je rêvais d’Alice, jeune gandin persuadé d’être un superbe play-boy couvert de femmes, Anne pensait à mon remplaçant et me cocufiait allègrement en s’arrangeant pour que tout le monde le sache. Je tombai de haut ce soir-là. Juste retour des choses. En rentrant à la maison, j’entendis Mozart à la radio.

La Beauté finit en Laideur, le destin de la Jeunesse est d’être Flétrie, la Vie n’est qu’un lent Pourrissement, nous Mourons chaque Jour. Heureusement qu’il nous reste toujours Mozart. De combien de gens Mozart a-t-il sauvé la vie ?

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