Randevoo پادکست فارسی راندوو

Randevoo - Épisode 14

December 21, 2018

کتاب عشق سه سال طول می‌کشد

18. فرازها و فرودها

 

18.
Des hauts et des bas

La vie est une sitcom : une suite de scènes qui se déroulent toujours dans les mêmes décors, avec à peu près les mêmes personnages, et dont on attend les prochains épisodes avec une impatience teintée d’abrutissement. L’entrée en scène d’Alice là-dedans m’a surpris, un peu comme si l’une des trois Drôles de Dames débarquait sur le plateau d’Hélène et les Garçons.

Pour décrire Alice, je n’irai pas par quatre chemins ; c’est une autruche. Comme cet oiseau cou

reur, elle est grande, sauvage, et se cache dès qu’elle sent le danger. Ses interminables jambes minces (au nombre de deux) supportent un buste sensuel doté de fruits arrogants (de même nombre). De longs cheveux, noirs et raides, couronnent un visage intense bien que doux. Le corps d’Alice semble avoir été conçu exclusivement pour déstabiliser les gentils hommes mariés qui n’avaient rien demandé – ou ne demandaient pas mieux. C’est ce qui la différencie de l’autruche (avec le fait qu’Alice ne pond pas d’œufs d’1 kg).

Je me souviens très bien de notre première rencontre, à l’enterrement de ma grand-mère, où j’étais venu sans mon épouse, que les obligations familiales ennuyaient, à juste titre. La famille est déjà quelque chose de pénible quand c’est la vôtre, alors imaginez quand c’est celle d’un mari… C’était d’ailleurs moi qui lui avais soutenu que, là où elle se trouvait, Bonne Maman ne se rendrait vraisemblablement pas compte de son absence. Je ne sais pas, j’avais dû sentir que quelque chose allait m’arriver.

Toute l’église surveillait mon grand-père pour voir s’il pleurerait. « BON DIEU, FAITES QU’IL TIENNE », priais-je. Mais le curé avait une botte secrète : il évoqua les cinquante ans de mariage de Bon Papa avec Bonne Maman. L’œil de mon grand-père, pourtant colonel en retraite, se mit à rougir. Lorsqu’il versa une larme, ce fut comme un signal de 

épart, la famille entière ouvrit les vannes, sanglota, se répandit en regardant le cercueil. Il était inimaginable de se dire que Bonne Maman était là-dedans. Il a fallu qu’elle meure pour que je me rende compte à quel point je tenais à elle. Zut, à la fin. Quand je ne quittais pas les gens que j’aimais, c’étaient eux qui mouraient. Je me suis mis à pleurer sans aucune retenue car je suis un garçon influençable.

Quand j’ai cessé de voir trouble, j’ai aperçu une belle brune qui m’observait. Alice m’avait vu dégouliner. Je ne sais pas si c’est l’émotion, ou le contraste avec le lieu, mais j’ai ressenti une immense attirance pour cette mystérieuse apparition en pull moulant noir. Plus tard, Alice m’avoua qu’elle m’avait trouvé très beau : mettons cette erreur d’appréciation sur le compte de l’instinct maternel. L’essentiel, c’est que mon attirance était réciproque – elle avait envie de me consoler, cela se voyait. Cette rencontre m’a appris que la meilleure chose à faire dans un enterrement, c’est de tomber amoureux.

C’était une amie d’une cousine. Elle me présenta son mari, Antoine, très sympa, trop, peut-être. Pendant qu’elle embrassait mes joues mouillées, elle comprit que j’avais compris qu’elle avait vu que j’avais vu qu’elle m’avait regardé comme elle m’avait regardé. Je me souviendrai toujours de la première chose que je lui ai dite :

— J’aime bien la structure osseuse de ton visage.

J’eus le loisir de la détailler. Une jeune femme de 27 ans, simplement belle. Frémissement de cils. Rire boudeur qui fait bondir ton cœur dans sa cage thoracique soudain trop étroite. Merveille de regards détournés, de cheveux dénoués, de cambrure au bas du dos, de dents éclatantes. Mowgli Cardinale dans Le Livre du Guépard. Betty Page étirée sur un mètre soixante-dix-sept. Une folle rassurante. Une allumeuse calme, d’une réserve impudique. Une amie, une ennemie.

Comment se faisait-il que je ne l’aie jamais rencontrée ? À quoi me servait-il de connaître tant de monde si cette fille n’en faisait pas partie ?

Il faisait froid sur le parvis de l’église. Vous voyez très bien où je veux en venir – oui, ses tétons durcissaient sous son pull moulant noir. Elle avait des seins érigés en système. Son visage était d’une pureté que démentait son corps sensuel. Exactement mon type : je n’aime rien tant que la contradiction entre un visage angélique et un corps de salope. J’ai des critères dichotomiques.

À cet instant précis j’ai su que je donnerais n’importe quoi pour entrer dans sa vie, son cerveau, son lit, voire le reste. Avant d’être une autruche, cette fille était un paratonnerre ; elle attirait les coups de foudre.

— Tu connais le Pays basque ? lui ai-je demandé.

— Non mais ça a l’air joli.

— Ce n’est pas joli, c’est beau. Quel dommage que je sois marié et toi aussi, parce que sans cela nous aurions pu fonder une famille dans une ferme de la région.

— Avec des moutons ?

— Évidemment, avec des moutons. Et des canards pour le foie gras, des vaches pour le lait, des poules pour les œufs, un coq pour les poules, un vieil éléphant myope, une douzaine de girafes, et plein d’autruches comme toi.

— Je ne suis pas une autruche, je suis un paratonnerre.

— Eh oh ! Si en plus tu lis dans mes pensées, où allons-nous ?

Après son départ, j’ai erré, enchanté et insouciant, dans Guéthary, le village de Paul-Jean Toulet et le paradis de mon enfance. Je me suis promené, frais et léger, alors que je déteste les promenades (mais personne ne s’en préoccupa : les gens font toujours des trucs absurdes après un enterrement), j’ai déambulé devant la mer, tenant compte de chaque rocher, chaque vague, chaque grain de sable. Je sentais mon âme déborder. Tout le ciel était à moi. La Côte basque me portait plus de chance que la baie de Rio.

J’ai souri aux nuages assoupis dans le ciel et à Bonne Maman qui ne m’en voulait pas.

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